David contre Samsa

Samsa Films publie une annonce raciste le 14 mars dernier, et les réseaux sociaux s’enflamment! Une polémique très vite relayée par les médias.


Quand la célèbre société de production a confié à l’agence Casting Lux le soin de trouver les figurants de la deuxième saison de „Capitani“, elle ne s’attendait sans doute pas au tollé qui a suivi. Et pour cause, l’annonce dont le texte flirtait avec les clichés racistes les plus primaires ne pouvait laisser personne indifférent: des hommes africains entre 16 et 35 pour jouer des dealers, un homme grand et costaud originaire des pays de l’Est pour jouer un videur de boîte de nuit, ou encore d’autres hommes africains sachant tenir un pistolet …

C’est l’association Finkapé qui a souligné en premier les stéréotypes racistes contenus dans l’annonce, très vite soutenue par d’autres organisations telles que Richtung 22 ou Lëtz Rise Up. Il y aura même un live Instagram organisé par Jana Degrott du podcast We Belong, dans lequel toutes les participantes feront part à l’unanimité de leur déception face aux excuses de Samsa, cette dernière se dégageant de toute responsabilité aux dépens de Casting Lux.


Cette polémique n’aurait pas été possible sans le réveil des consciences qui a eu lieu suite au meurtre de Georges Floyd le 25 mai dernier. Le mouvement mondial Black Lives Matter, né aux USA, a atteint le Luxembourg à travers à la manifestation du 5 juin devant l’ambassade des Etats-Unis, où nous étions plus de 2.000 pour demander justice pour Georges Floyd, et témoigner du racisme qui existe aussi au Luxembourg. La tenue d’un débat sur le racisme à la Chambre des députés, aboutissant à l’adoption de deux motions et d’une résolution en juillet 2020, du jamais vu, témoigne bien d’un changement de paradigme. Aujourd’hui, le fait d’associer les africains au trafic de drogue ou aux armes, réduisant l’homme noir à une menace potentielle, est autant vécu comme une agression morale que ça l’était auparavant, à la différence qu’il existe une conscience politique pour le dénoncer.

Pourtant, lorsqu’on interroge l’une des seules rares actrices noires du Luxembourg, on est pour le moins surpris par sa réaction. En effet, dans une interview du journal Woxx, Céline Camara affirmait que qualifier l’annonce en question de raciste était injustifié, la crédibilité d’une atmosphère ou la sociologie d’une œuvre audiovisuelle justifiant la reproduction de stéréotypes racistes. Elle affirme pourtant aussi, dans la même interview, que le fait de cantonner les racisés à des rôles stéréotypés „entretient une image réductrice et non représentative de la population concernée“. Il est troublant de constater la façon dont un univers sensé mettre les capacités d’imagination à l’honneur est attaché à la reproduction prétendument fidèle de la réalité.

D’autre part, la rencontre quelques jours plus tard entre Samsa et Finkapé a abouti à un rétropédalage de la part de cette dernière – pour laquelle l’annonce n’était finalement plus raciste – et à la signature d’un document commun dans lequel la société de production émet quelques vœux pieux dont l’évaluation sera difficilement réalisable. C’est ce que l’on peut appeler une opération de communication réussie. Cette polémique a aussi permis à certains de tenter une opposition entre les „bonnes“ critiques antiracistes et les „mauvaises“. Pour eux, il y a ceux qui passeraient leur temps à sauter sur les polémiques et à se plaindre, comme Lëtz Rise Up ou Richtung 22, qui pointait les stéréotypes déjà présents dans la première saison de „Capitani“, et puis il y a les autres, dont la critique très mesurée serait plus audible.

Mais faut-il déduire d’une interview et de la signature d’un communiqué que le caractère raciste du casting call est effacé? Et faut-il le reprocher aux parties prenantes? Non, parce que nous sommes toutes et tous dépendants de nos employeurs. Quelle est la marge de manœuvre face au producteur indépendant le plus important au Luxembourg? Quelle est la différence entre le fait de ménager un employeur potentiel quand celui-ci fait une bourde, et nos enfants obligés de prendre sur eux quand le professeur évite de les interroger alors que leur doigt est levé depuis 5 minutes? Ou quand nous supportons les blagues racistes sur nos lieux de travail sans pouvoir protester?

Une protestation radicale est parfois impossible dans le quotidien, ou du moins elle n’est pas accessible à tout le monde. Dans une telle situation, la seule solution est parfois le rétropédalage. Si Black Lives Matter a changé la donne au Luxembourg, ce n’est pas encore assez pour que les minorités raciales soient capables de tenir tête au producteur indépendant le plus important au Luxembourg.

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